Feb 23, 2009

L'Ecume de nos jours

L’Ecume des jours, c’est une sorte de papillon chamarré dont on ne sait pas bien s’il est fleur de cerisier moirée ou papillon. C’est le rêve de l’homme qui vole tel un papillon et qui en vient, au-dessus des nuages, à se vider de son être et à se demander de quelle ascendance il peut se réclamer.

Pour résumer, la vie, c’est l’amour, et c’est la musique. Pas n’importe quelle musique, direz-vous : celle de la Nouvelle Orléans, celle qui peut exprimer toute la palette des sentiments humains, celle qui est véritablement soul et blues car elle sait refléter la moindre nuance de l’âme humaine et l’âme humaine est un morceau de ciel bleu.

Le jazz, et plus généralement la musique, innerve l’Ecume des jours. Chloé, la fille dont Colin tombera follement amoureux, porte le même prénom que le titre d’un morceau de ‘Duck Ellington’. Alise, l’autre fille dont Colin serait tombé amoureux, n’eût-il pas rencontré Chloé, peut faire penser à l’Elise de Beethoven. – Et que dire de la ‘musique’ dans le poumon de Chloé, musique funeste de nénuphar ? Dans le rythme même des phrases, on en vient à voir un air lancinant de jazz – effréné tout d’abord, puis de plus en plus syncopé, suivant la progression du livre – on passe du swing au blues.

Mais l’archange parle mieux que moi de musique. Alors je vais essayer de parler de l’amour – si je me souviens un peu, dirait Cabrel.

Ce qui frappe d’abord, c’est la pureté des personnages. Ils ne peuvent pas vieillir, que ce soit leur corps ou leur âme. Ce sont à peine des adolescents, et aucun n’a eu le temps de devenir désenchanté. Colin veut tomber amoureux, on ne lui a jamais dit que le grand amour, ça n’existe pas, et il va rencontrer ce grand amour, en la personne de Chloé, oiseau dans sa cage, d’après le motif même de sa robe.

En parlant de cage, c’est le motif de l’enfermement qui revient toujours dans le livre. La robe en forme de cage, le nénuphar qui se ramifie dans le poumon de Chloé, et au fil des pages, la maison qui se rétrécit, sombre et marécageuse, le ‘travail’ que Colin cherche – il ne trouve que des labeurs qui sapent sa vie, de véritables sangsues – et par extension la société même, absurde, vorace, monstrueuse et belle, onirique, surréaliste tout à la fois, et puis les flammes qui dévoreront Alise dans la librairie, le fantôme de Jean-Sol Partre qui emprisonne Chick et finira par le plonger dans l’obsession et la mort, et la souris enfin, dans sa tentative de suicide grâce à un chat qui veut compatir mais ne comprend pas bien.

En fait, l’Ecume des jours finit bien, dans le sens où cela ne pouvait finir autrement. Les personnages principaux sont trop beaux, trop idéaux pour vivre longtemps dans un monde tentaculaire. En refermant le livre, on a même envie de souffler à Colin : ‘Jette-toi dans le marécage. Rien ne peut plus arriver maintenant.’

Au moins, Colin et Chloé, là-bas, ensemble à nouveau. Et ici, tout ce qui reste : la plainte d’un saxophone – ou un chœur de onze petites filles aveugles – qui chante l’amour, la musique, pour qu’on se souvienne.

[L’Ecume des Jours – well, it’s like a brightly colored butterfly – but we do not really know whether it’s a shimmering cherry blossom or a butterfly. It is the dream of the man who flies like a butterfly and who eventually, high above the clouds, is drained of all his self, and begins to wonder which ancestors he could claim.

To sum it all up, life is about love, and about music. But not any music – the one from New Orleans, the one that can express the whole palette of human feelings, the one that is truly soul and blues as it knows how to reflect the merest nuance of the human soul, and the human soul is a piece of blue sky.

Jazz, and on a more general scale music, innervates l’Ecume des Jours. Chloé, the girl Colin will fall madly in love with, has the same name as a music piece from ‘Duck Ellington.’ Alise, the other girl Colin would have fallen in love with, had he not met Chloé, can make us think of Beethoven’s Elise. – And what about the ‘music’ in Chloé’s lung, the fatal water-lily music? In the sentence rhythm itself, we come to see an insistent jazz air – frantic at first, but growing more syncopated at every page, as it follows the book’s progression – from swing, we dive into blues.

But the archangel knows better than me how to talk of music. So I will try to talk about love – if I remember some of it, Cabrel would say.

What is striking at first is the characters’ purity. They cannot grow old, be it their body or their soul. They have just come out from teenage years, and none has had the time to grow disillusioned. Colin wants to fall in love, no one has ever told him that the ‘love of one’s life’ does not exist, and so he will meet the love of his love, in the person of Chloé, bird in her cage, as is pointed out by the very pattern of her dress.

Talking of cages, the theme of entrapment that relentlessly comes back in the book. The cage-shaped dress, the water-lily that branches into Chloé’s lung, and, page after page, the house that grows smaller and smaller, darker and more swamp-like, the ‘work’ that Colin looks for – he only finds toils that drain him of his life, real leeches – and by extension society itself, absurd, voracious, monstrous, and beautiful, oneiric, surrealistic all at once, and then the flames that will consume Alise in the bookshop, the ghost of Jean-Sol Partre that traps Chick and will eventually plunge him into obsession and death, and last the mouse, with her trying to suicide herself with the help of a cat who would like to sympathize but who does not really understand.

In fact, l’Ecume des Jours ends well, in the sense that it could not end in any other way. The main characters are too beautiful, too ideal-like to live – to last – long in a tentacular world. Upon closing the book, we almost want to whisper to Colin, ‘Go on, jump into that swamp. Nothing can happen anymore.’

At least, Colin and Chloé, over there, reunited. And here, what is left: the complaint of a saxophone – or the chorus of eleven blind little girls – that sings of love, of music, so that we may remember.]

3 comments:

mimylasouris said...

Amusant comme on ne lit pas la même chose en ouvrant des pages identiques : le thème de l'enfermement était passé à la trappe - tout au plus un sentiment de repli. Il faut dire aussi que j'entends moins le roman que je ne le vois. Ce qui me frappe, c'est davantage les objets curieux créés par fusion de mots, les expressions qui retrouvent quelque chose à exprimer... tout ce monde où la métaphore est devenue réalité, où le comparant est devenu le comparé, où "comme" a été jeté aux oubliettes - pas d'à peu près (et j'aime ce plein- sûrement pour cela que tu trouves les personnages idéaux). Mais même sans écouter le rythme du roman, je dois l'entendre, parce que j'aime cette réflexion, sur le passage du swing au blues.

MacBland said...

Oui, oui, oui !
J'ai lu Vian il y a un moment, mais oui, c'est ça. :)

V. said...

Oh. Je suis en train de le relire. C'est beau.
On dirait une fleur, comme le printemps, où tout fleurit si vite, le jaillissement de l'instant, et meurt.